Le dernier road trip de l’année nous a menées dans le sud du Maroc, entre la Kasbah Aït Ben Haddou, bijou du patrimoine mondial, et les impressionnantes gorges du Toudgha. Nous avons découvert mille paysages différents : des vallées verdoyantes, des oasis fertiles, des montagnes sculptées par le vent, des villages à flanc de collines... Notre pays est un véritable kaléidoscope de couleurs, de sensations et de trésors. Il suf t de prendre le temps, d’écouter ce que chaque morceau de paysage a à raconter pour se laisser surprendre au détour d’une route et tomber amoureux, encore et encore...
Lundi matin :
Kasbah Aït Ben Haddou, la révélation.
Six heures de trajet depuis Casablanca pour découvrir un site qui semble tout droit sorti de ces contes peuplés de caravanes légendaires, de dunes de pierre infinies et d’une beauté éthérée. Notre groupe - composé de ma directrice de publication, de notre guide Omar Daliane et de moi-même - reste bouche bée face à tant de splendeur. Car la Kasbah Aït Ben Haddou, cet écrin d’argile niché entre ciel bleu et terre rouge, convoque l’imaginaire collectif des légendes d’orient et des mirages dorés du désert. Cet ensemble monumental, si parfait qu’il semble irréel, a d’ailleurs servi de toile de fond à nombres de réalisateurs à travers le temps. Les ruelles méandriques et les dédales de la Kasbah ont été les témoins des tournages de Laurence d’Arabie (1962) de Gladiator (2000) ou de Game of Thrones (1ère et 3e saison).
Ksar et Kasbah, quelles différences ?
Comme nous l’a expliqué notre guide Omar, le site d’Aït Ben Haddou est un ksar, terme qui désigne un village fortifié typique des régions du sud marocain présaharien. Il s’agit d’un ensemble de bâtiments regroupés à l’intérieur de remparts défensifs, généralement construits en pisé (mélange d’argile, de paille et de sable). Le ksar abrite des habitations, des mosquées, parfois des bâtiments communautaires et des greniers (à l’extrême hauteur de l’ensemble) qui forment un microcosme autosuffisant. En son sein, se trouve une -ou plusieurs- kasbah, structure fortifiée qui sert de résidence aux chefs locaux et aux familles influentes. Contrairement au ksar qui est collectif, la kasbah est un édifice individualisé doté de 4 tours d’angle qui symbolisent la puissance de ses habitants. A Aït Ben Haddou, la kasbah domine le village, image parfaite de l’architecture de pouvoir de ces régions.
Les r o u t e s c a r a v a n i è r e s
Aït Ben Haddou, inscrit au patrimoine mondial de l’UNESCO depuis 1987, est un carrefour emblématique de la riche histoire commerciale du Maroc. Situé sur l’ancienne route des caravanes reliant Marrakech à Tombouctou, il servait d’étape stratégique aux marchands transportant de l’or, des épices, du sel, de la soie et malheureusement, aussi, des esclaves. Son emplacement est loin d’être anodin. En effet, construit près de l’oued Ounila, le Ksar bénéficiait d’un point d’eau vital pour les voyageurs et leurs caravanes ainsi que pour les cultures des habitants. Sa situation géographique a donc contribué à sa prospérité, tout en attirant la convoitise de nombreux brigands à travers le temps, d’où la nécessité d’un système défensif élaboré.
Une architecture astucieuse
Parfait exemple d’architecture en pisé développée dans la région, le Ksar est flanqué de murs épais qui offrent une isolation naturelle contre la chaleur écrasante du soleil. La construction repose sur des techniques ancestrales où des moules en bois façonnent les blocs de terre crue séchés au soleil avant d’être empilés. Les habitations de forme cubiques sont agencées de manière à optimiser l’espace et à assurer une défense optimale. Les multiples tours de guet permettent de surveiller les environs et les éventuels assaillants venus des plaines en contrebas. Au sommet du ksar, un grenier fortifié surplombe le village, véritable coffre-fort communautaire servant à entreposer les récoltes et les biens précieux des appétits des pillards. Ce positionnement stratégique en hauteur limitait les risques de vol et symbolise merveilleusement l’unité et la solidarité des habitants qui partageaient cette ressource.
Lors de notre visite, le ksar grouillait littéralement de monde, nous ne nous attendions pas à tant d’affluence - sans aucun doute due à la réputation du village d’accueillir les tournages de nombreuses superproductions américaines. Le jour, le village est vibrant de vie ; à la nuit tombée, un calme chargé de mystère plane sur les hautes murailles de la kasbah. Ils sont peu nombreux ceux qui ont choisi d’y rester, les autres ont préféré la « modernité » des habitations de l’autre côté de l’oued.
Kasbah des Cyprès
Après la découverte du ksar et de son histoire, nous posons nos valises dans un hôtel de charme au milieu de la palmeraie de Skoura. Cette adresse intimiste se nomme la Kasbah des Cyprès et est tenue par un jeune marocain qui vit entre Bruxelles et Skoura. Il nous raconte l’histoire de ces grandes familles berbères, arabo- musulmanes ou juives qui possédaient chacune un ksar à la hauteur de son importance. Il nous dit aussi que le clan de son grand-père - les Aït el Haj - faisait partie des grands propriétaires terriens de la région. Avec le temps et la création de familles plus unicellulaires, les ksars se sont vidés et les centaines d’hectares des grandes familles ont été divisées entre héritiers. La Kasbah des Cyprès, et les hectares d’arbres fruitiers qui l’entourent, était le patrimoine de son père et le sien aujourd’hui. L’ensemble a entièrement été refait à neuf pour convenir au confort un brin luxueux que les hôtes attendent aujourd’hui. Et c’est ainsi qu’en sus du corps principal de logis flanqué de ses 4 tours où d’adorables chambres ont été aménagées, une dépendance au fond d’un jardin enchanteur a été ajoutée. Nous y avons dormi, divinement nichées dans des lits au doux ton de sable et environnées d’objets chinés au charme traditionnel. Après un verre au dernier étage, réchauffée par les flammes d’un feu de cheminée bienfaisant, nous avons pris un délicieux repas marocain, mâtiné d’influences belges, dans le salon principal de la bâtisse, décoré avec un goût exquis.
Mardi :
Skoura, la vallée des roses et la vallée du Dadès : splendeurs et merveilles
Après un jus de grenades du jardin et un dernier regard sur la piscine, les cactus et cyprès de la propriété de Jihad Hani, nous voilà en route pour la kasbah
Amridil. Poussées par notre guide, nous laissons la voiture à quelques centaines de mètres pour pouvoir visiter la palmeraie, véritable oasis au cœur de terres arides, qui s’étend sur une superficie de 25 kilomètres carrés. Nous y découvrons des oliviers, des palmiers dattiers, des amandiers et des hommes ou des femmes juchés en haut d’un arbre ou assis devant un parterre de « jnanate » qui tous nous proposent de venir boire un thé dans leur humble maison. Nous y découvrons également un réseau complexe de canaux d’irrigation traditionnels, nommés Khettaras, exemple parlant de l’ingéniosité des habitants de la région. Preuve aussi que la vie de la palmeraie s’organise autour de cette eau si précieuse et de la cueillette des fruits issus des centaines d’arbres qui s’y abreuvent.
Kasbah Amridil, retour vers le passé
La kasbah Amridil est certainement une des mieux préservées de la région. Construite au XVIIe siècle par la famille Nassiri, l’une des plus influentes et érudites familles de Skoura, elle est un modèle d’architecture en pisé avec ses murailles imposantes, ses tours crénelées et ses motifs sculptés. Grâce à une restauration partielle, tout visiteur peut se perdre dans ses dédales et y admirer d’anciennes salles servant à l’instruction coranique ou des objets traditionnels comme des outils agricoles, des ustensiles de cuisine, des fours à pain et des pressoirs. Une plongée dans la vie quotidienne des habitants d’autrefois, en somme. La kasbah fait également la fierté des habitants de la région car c’est elle qui figure sur nos anciens billets de cinquante dirhams.
La visite terminée, nous empruntons les routes au pied du haut Atlas pour atteindre la très fameuse vallée des roses. Son accès à Imassine est comme signalé par la présence d’immenses blocs rocheux dont certains semblent posés en équilibre sur le sol. La traversée devient enivrante. Le décor évolue : les terres sèches se transforment en des jardins verdoyants piquetés de haies de rosiers, essentielles pour protéger les cultures de l’appétit proverbial des chèvres. Tout le long du chemin ce ne sont que petits villages, maisons traditionnelles en terre, coopératives et boutiques dédiées à la rose qui se succèdent. Le nom de la vallée est dû au fait que c’est dans ce lieu improbable que sont cultivées une variété de roses extrêmement estimée : la rose damascena, introduite par des pèlerins revenus de la Mecque au Xe siècle car résistante au froid et à la sècheresse. En mai, c’est toute la région qui est en fête en l’honneur de cette fleur aux mille vertus, utilisée pour ses huiles essentielles et ses eaux florales. Le Moussem des roses, mondialement connu et organisé chaque année après la récolte de milliers de tonnes de roses, donne lieu à des danses et des chants pendant plusieurs jours. Dans la ville Kelaat M’Gouna, en sus des roses, une autre tradition ancestrale perdure, celle de la fabrication des poignards. Il en existe deux types, incurvés, caractéristiques de l’art berbère ou droits, typiques des us sahraouis. Ceux de petites tailles étaient autrefois utilisés pour signifier le rang d’un homme et sont toujours portés le jour de leur mariage. Ceux de grandes tailles ornent encore les murs des maisons. Le travail des artisans est d’une finesse et d’une précision à couper le souffle et prouve un savoir-faire qui a su se transmettre à travers les siècles.
Nous poursuivons notre voyage à travers les routes sinueuses de la vallée du Dadès. Le spectacle saisissant des falaises vertigineuses nous invite à ralentir et à contempler ce fastueux panorama. Notre objectif est d’atteindre l’Eden Boutique hôtel et nous n’allons pas être déçues car ce spectacle grandiose de montagnes et de gorges va s’avérer le prélude parfait à la découverte d’un endroit à nul autre pareil. Dès l’entrée, nous sommes frappées par l’harmonie des lieux, par cette perfection alchimique qui imprègne l’ensemble mais aussi chaque détail du seul hôtel 5 étoiles des environs. Construit à la manière des Ksars traditionnels, l’hôtel est niché au cœur de jardins en terrasses magnifiquement conçus. Pas à pas et ébahies, nous explorons les 18 suites - chacune d’entre elles décorée d’un mobilier et de couleurs différentes mais toutes combinant artisanat marocain et design moderne - les grottes menant au potager, le hammam, les salons, le restaurant, la bibliothèque et enfin la
piscine, clou fantastique de notre visite puisqu’elle est orientée de telle sorte qu’elle « tombe » directement sur les fameux doigts de singes des montagnes du Dadès. Cette formation géologique formée de crêtes rocheuses de couleur rouge, pourtant naturelles, sont tellement finement ciselées qu’elles donnent l’impression d’avoir été taillées par des mains humaines. L’établissement est l’œuvre de quatre frères marocains : un directeur de chantier méticuleux, un artiste au goût raffiné, un chef cuisinier passionné et un gestionnaire qui orchestre le tout avec élégance. Le combo parfait pour un des hôtels les plus aboutis qui soit. Tout, de la décoration à la cuisine en passant par l’exigence écologique atteint un niveau d’excellence qui laisse sans voix mais avec des étoiles plein les yeux.
Alors que la lumière dorée du crépuscule enveloppe les montagnes, nous nous dirigeons vers Boulemane Dadès et l’hôtel Xaluca, notre halte pour la nuit.
Mercredi :
Boulemane Dadès, Tinghir et les gorges du Toudgha
Cette région est vraiment pleine de surprises ! Hier, lors de notre arrivée à l’hôtel Xaluca et dans la petite ville de Boulemane Dadès, nous avons découvert un établissement que nous n’imaginions pas. Une réminiscence des films d’Indiana Jones, un décor mêlant influences berbères, africaines et même indiennes ; des objets datant du XIXe siècle et d’autres d’une extrême contemporanéité. Le Xaluca - et ses 106 chambres et suites - est comme posé à 1612 mètres d’altitude et est entouré des montagnes majestueuses de l’extrémité sud de l’Atlas, dont les impressionnants ravins s’entraperçoivent depuis les terrasses. Il dispose d’une piscine extérieure avec jacuzzi, d’une grande terrasse - solarium en pierre naturelle, d’un restaurant avec une vue panoramique sur les montagnes ainsi que d’une salle de fitness, d’un court de tennis et d’un terrain de pétanque. Enfin, son personnel possède la gentillesse légendaire des habitants de la région. Notre délicieux petit déjeuner pris, nous avons pu mettre le cap sur les gorges du Toudgha très fréquentées par les grimpeurs pour leurs parois de calcaire pouvant atteindre 300 mètres de haut. Dans la région de Drâa- Tafilalet, ces gorges majestueuses offrent aux touristes des activités comme la randonnée, l’escalade ou tout simplement une promenade le long du fleuve Toudgha qui serpente depuis sa source dans les montagnes du Haut Atlas. Elles sont d’une importance capitale dans la vallée puisqu’elles protègent le cours du fleuve éponyme qui alimente la palmeraie en contrebas sur plusieurs dizaines de kilomètres. Les paysages que nous traversons sont extrêmement contrastés, roches rouges, marron, oasis d’un vert divin au milieu de tant de montagnes et d’aridité, falaises escarpées, rivières murmurantes... Notre voyage valait définitivement le détour. À 15 km des gorges, se trouve la ville de Tinghir entre le haut Atlas et le Djebel Saghro, du nom de la fameuse bataille qui a mis en présence les vaillantes tribus berbères et les forces de colonisation françaises. La ville, justement ancienne garnison française, est bâtie autour d’un promontoire dominé par les ruines de l’ancien palais du Glaoui. La Kasbah en elle- même n’est malheureusement pas ouverte au public, le site offre néanmoins un panorama époustouflant sur les toits de Tinghir et sur la palmeraie de Toudgha.
Le quartier d’Aït el Haj Ali Ihartane correspond à l’ancien Mellah de Tinghir où musulmans et juifs vivaient côte à côte et dont les ruelles bordées de hautes bâtisses de pisé ont joliment été restaurées grâce à la ténacité de M. Mohamed Belyazid - habitant du douar et vice-président de l’association Mqourne (la grande) - et les subventions de la commune ainsi que du ministère de l’habitat. On y déambule avec la réelle impression d’être dans un monde parallèle et hors du temps, où le calme et la sérénité sont maîtres. Ce quartier dont les familles juives sont parties depuis bien longtemps est ceinturé d’un mur d’enceinte qui s’ouvre sur les « jnanates » de la ville. Ces petits potagers adorables où tout ce qui pousse peut être cultivé pour la plus grande joie de ses propriétaires. Tinghir est aussi réputée dans le Maroc entier pour son savoir-faire en matière de soufflet traditionnel (Rabouz). Un artisanat, hélas, en perdition selon Hassan Hatouchi, maître artisan, à cause de nombreuses contraintes, notamment l’absence de formation par apprentissage de ce métier, le recul du nombre des ateliers de fabrication, la cherté des matières premières et l’absence du contrôle des prix des produits. A midi, un responsable du conseil provincial du tourisme, M. Lahcen Fathi, nous a fait découvrir tout en parlant avec amour de sa région, un genre de sandwich plutôt particulier. L’Akhebaz est un pain cuit dans un four traditionnel mais auquel on adjoint des pierres noires qui vont rester attachées au pain jusqu’à ce qu’on les enlève et lui donner un goût incroyable. Le pain peut être mangé nature ou agrémenté d’œufs, de viande, de poivrons et d’oignons... un pur délice.
Nous quittons Tinghir pour notre dernière escale et, déjà, le retour vers la palmeraie de Skoura. Nous passerons la nuit au L’Ma lodge, un écolodge tenu par Vanessa et son époux Xavier - tombés amoureux de la région il y a dix ans - charmante symbiose entre quiétude raffinement et authenticité. L’entrée franchie, on pénètre dans un lieu d’un autre temps, chaque objet, chaque peinture, chaque tapis concoure à nous donner l’impression de revivre l’élégance et le charme d’une autre époque. Les sept très spacieuses chambres et suites sont, d’ailleurs, décorées dans les tons du désert tout proche et paraissent sorties d’un récit de Saint-Exupéry. L’atmosphère qui s’en dégage suggère ces escales de légende lorsque le Maroc et la France partageaient une histoire commune. L’ensemble sobre et élégant mêle objets chinés de facture berbère et coloniale. Nos pas nous entrainent dans un jardin où foisonnent fleurs, palmiers, arbres fruitiers et plantes aromatiques et où le murmure des palmes et des oiseaux tissent une toile de sérénité. Un havre vivant puisqu’un cheval, un âne, des chèvres et d’autres animaux maltraités et sauvés par Vanessa ajoutent une touche de poésie et d’humanité supplémentaire aux lieux. La table du L’Ma lodge est un joli hommage à la cuisine marocaine ainsi qu’aux produits bio issus du domaine. Généreuses confitures, tajines aux épices délicates, desserts parfumés, le potager gorgé de soleil compose les saveurs des plats présentés aux convives. Ici, nous sommes invitées à rêver, à suspendre le temps pour laisser nos esprits vagabonder au gré des soupirs de la palmeraie. L’Ma lodge incarne ce road trip inoubliable que nous allons achever en ces lieux. La dernière étape qui apaise nos cœurs avant le départ. Tandis que la nuit tombe, une nouvelle paix s’installe en nous, celle de se sentir prêtes à quitter ce Sud marocain, riche de tant de merveilles, pour rentrer chez nous, l’âme emplie d’une lumière qui continuera de briller, longtemps !


