Avant que l’autoroute A5 qui relie Rabat à Tanger-Med ne voie le jour, on faisait une halte à Asilah ou à Larache sans vraiment s’y attarder. On y vient désormais pour y séjourner et découvrir leur patrimoine culturel et naturel sous un autre jour.
Asilah, la douceur de vivre
Ce qui saisit le visiteur qui arrive à Asilah, c’est sa beauté paisible et son âme artistique, annoncée dès l’entrée dans la ville par « Darat », une sculpture gigantesque d’Ikram Kabbaj. Pendant la période estivale, cette petite ville côtière de 30 000 habitants voit sa population multipliée par 5. C’est donc hors saison qu’elle dévoile le mieux sa richesse. Nous l’avons arpentée en compagnie de l’artiste Mohamed Anzaoui, fin connaisseur de sa ville natale.
De la Zilis romaine à sa configuration actuelle, Asilah fut portugaise, puis espagnole
jusqu’en 1956. Sous l’impulsion de l’ancien ministre et ambassadeur Mohamed Benaïssa, lui aussi natif de la ville et maire depuis 2009, l’ancien village de pêcheurs est devenu une œuvre d’art à ciel ouvert. En 1978, avec le peintre zaïlachi Mohamed Melehi, il créa le Moussem d’Asilah qui donna le coup d’envoi de l’embellissement de la médina et du rayonnement de la ville bien au-delà de son territoire, notamment à travers des peintures murales éblouissantes renouvelées chaque année. Ce festival culturel de renommée internationale organisé en juillet et en octobre par la Fondation Forum d’Asilah
propose « des ateliers, des conférences et des colloques réunissant experts et amoureux de l’art » explique Taoufik Louzari, le secrétaire général adjoint de la Fondation. Fier de préciser que l’art occupe ici une place prépondérante, il précise : « Asilah possède 24 sculptures en plein air. C’est la plus grande proportion par habitant et par superficie en Afrique, et tous les continents sont représentés ». « Mohamed Melehi, Khalid El Ghrib, Younes El Kharraz, Souhail Benazzouz, Narjiss El Joubari... nombre d’artistes y sont nés ou y résident » souligne également Mohamed Anzaoui.
Sur la promenade qui longe les remparts portugais du XVe siècle, se dresse le Borj Al Kamra, bastion situé près du magnifique Masjid Al Aâdam et du Centre Hassan II de Rencontres internationales. Le Palais de la Culture, qui porte aussi le nom du célèbre chérif-bandit Raïssouni, est la place forte du Moussem d’Asilah. Avec son architecture arabo-andalouse et ses plafonds richement sculptés, cet édifice somptueux restauré en 1988 héberge désormais les artistes résidents pendant le Moussem ainsi que des ateliers d’art, et il est privatisable pour des événements ponctuels. C’est depuis le Borj Krikia qui surplombe le vieux cimetière Sidi Mansour que la vue sur la ville et ses remparts est la plus belle.
Nous déambulons lentement dans la médina blanche et bleue pour admirer les peintures murales. Les galeries d’art sont nombreuses, les ruelles abritent de jolies maisons d’hôtes... et la propreté est frappante ! Vers 14h30, heure espagnole oblige, nous déjeunons au Riad Oasis Asilah, ancienne demeure d’un vice-consul honoraire suisse passionné d’art contemporain. Couvés par la végétation, 3 diour ont été réunis pour offrir 7 belles chambres ornées de devises calligraphiées par Sadik Haddari, un salon avec cheminée, une piscine et un spa avec cabine de massage. Sur la terrasse ombragée, devant le bleu de l’océan, la cuisine gastronomique traditionnelle de Meriem est exquise. Le riad met à l’honneur les artistes locaux ainsi qu’une créatrice de zellige, Salima Filali, qui imprime à cet art décoratif traditionnel un raffinement unique. Plus qu’une simple maison d’hôtes, le Riad Oasis Asilah est un refuge où l’on se sent attendu, comme si l’on rentrait à la maison après un long voyage.
Dans les ruelles adjacentes, nous découvrons le corail rouge d’Asilah, quelques ateliers de tisserands, les concept stores Nomad Blue de la styliste Marta et Almost Blue de l’artiste zaïlachi Tarek Faitah, rue Attijara. Puis nous quittons la médina pour passer devant le jardin Sidi Ghazouani qui abrite le cimetière où repose Mohamed Melehi. Sous nos pas, les pavés des trottoirs lui rendent hommage en s’inspirant de ses célèbres ondulations. De la présence de la communauté juive, subsistent dans la médina le mikvé hammam- farran D-Lihoud, rue Bab Rmel, ainsi que la synagogue Kahal restaurée en 2022 par la communauté israélite de Tanger. À voir aussi, derrière le marché central, l’église San Bartolomé construite au début du XXe siècle par les Espagnols et dont le blanc immaculé contraste avec la richesse de la nef.
À la sortie de la ville, le golf d’Asilah qui s’étire face à l’océan est un 9 trous bien entretenu, son club house est agréable et on peut louer un appartement avec vue dans l’une des résidences proches. Puis nous abordons la campagne zaïlachie, vallonnée et verdoyante, qui est un enchantement. C’est là que Mohamed Anzaoui, artiste autodidacte qui se définit comme un « enfant de l’école d’Asilah », a installé son atelier. Autour de lui, se trouvent quelques jolis concepts comme l’écolodge Wild Turtle d’Ismael et Toma qui proposent des stages « healing & transformation » dans un esprit 100 % écologique. Une petite maison (Casa Tortuga), glamping dans des constructions en terre noyées dans la végétation, un bassin naturel, un potager autosuffisant, une pépinière, un jardin aromatique, beaucoup de recyclage : on vient ici se ressourcer, partager... et écouter Andrea parler des bienfaits des plantes et des fleurs, de la reconnexion aux éléments, de la beauté de la nature, et des encens, huiles, macérats, hydrolats et baumes de sa marque Nomad Spirit.
À une vingtaine de kilomètres d’Asilah, dans le village de Chouahed, se trouve le Cromlech de Mzora. Ce site archéologique, comparé à celui de Stonehenge (Irlande), est probablement le seul d’Afrique, d’où son intérêt à l’échelle internationale. Il se compose d’un mégalithe de plus de 5 mètres de haut et d’un cercle mégalithique entourant un monticule qui serait le tombeau d’Antée, fils de Poséïdon et de Gaïa. Bien que le site ne soit pas encore accessible au public (sauf autorisation), les mégalithes sont visibles derrière l’enceinte grillagée.
Où dormir ?
Au Riad Oasis Asilah. À Wild Turtle. Ou dans une grande maison en pierre, entièrement écologique et construite par les maâlems du village avec des matériaux de la région : Les Figuiettes. Une petite route de campagne bordée d’oliviers et de champs à perte de vue - et où il faut parfois ralentir pour suivre patiemment un troupeau de vaches ou de moutons – mène à ce site créé par le scénographe Nordine Lahlou afin de promouvoir l’écotourisme et les résidences d’artistes. Ses 9 chambres personnalisées, sa piscine, son patio conçu pour la musique, la poésie et les échanges en suivant les orientations du soleil, et la gentillesse de Siham, sa gouvernante, en font l’endroit rêvé pour un séjour au vert autant que pour une retraite de bien-être. Un peu plus loin, Dar West est unique en son genre. Philippe, Français né au Maroc et photographe de mode, a créé un temple de bien-être au style éclectique et où la nature est reine (tout est ouvert sur l’extérieur). Parfait pour les amateurs de slow life. Depuis la terrasse, les 3 chambres et les 3 bungalows avec douche en plein air, la vue est splendide. Le silence aussi. À Dar West, on parle de permaculture, de voyages et d’histoire, on paresse, on aime quand Philippe passe derrière les fourneaux. Bref, on se sent bien. Près de là, Dmina House est une maison d’hôtes rustique et tout aussi charmante que les précédentes. Saïd le propriétaire et Aïcha la gouvernante prennent un vrai plaisir à accueillir leurs visiteurs et ça se voit. La grande bâtisse blanche et mauve, sa belle piscine soulignée d’ocre et ses 15 chambres impeccables (dont trois avec jardin privatif) dominent la vallée dans un calme absolu.
Où se restaurer ?
Au Riad Oasis Asilah pour sa cuisine traditionnelle. Et à La Perle d’Asilah qui porte bien son nom. Après 26 ans à Dublin où il dirigeait ses 2 restaurants, le chef Lahcen Louani est revenu s’installer au Maroc avec Helen, sa charmante - et très professionnelle - épouse irlandaise. Il propose une gastronomie française généreuse qu’il ponctue de plats asiatiques afin de faire partager sa passion pour la cuisine thaïlandaise et vietnamienne. De la mise en bouche au dessert, tout est remarquablement exécuté. Les coquilles Saint-Jacques à la mousseline de carotte au vieux balsamique, l’entrecôte à la cuisson parfaite et ses délicieux légumes, et les profiteroles d’une légèreté surprenante sont des must. À noter : le service irréprochable, la qualité de la carte des vins et la décoration soignée.
Larache, pittoresque et attachante
Larache, qui fut un port important au XVe siècle, est encore très imprégnée de culture espagnole. Elle est également marquée par sa grande diaspora en Europe. « Rares sont les
familles qui n’ont pas au moins un membre à l’étranger », précise Sara, Larachoise depuis des générations, « et tous reviennent chaque été ». Si la plupart a émigré en Espagne, en Belgique et aux Pays-Bas, il se dit qu’un quartier entier de Londres serait composé de
Larachois ! On pense évidemment à Hassan Hajjaj qui fait rayonner dans le monde le pop art marocain.
Après avoir longé le site de Lixus (ou Choumis pour les Larachois) fondé par les Phéniciens, nous gagnons la rive gauche de l’oued Loukkos pour rejoindre l’ellipse formée par la Place de la Libération, que nombre d’habitants continuent d’appeler Plaza de España. Ses palmiers majestueux, ses arcades arabo-andalouses, ses cafés (dont
le Café central de 1920 qui a été joliment modernisé) et ses terrasses en font le point de rencontre privilégié des Larachois. Nous entamons la visite de la ville en compagnie du Larachois Abdelali Aarasse, professeur et chercheur, qui voue, comme tous les habitants que nous rencontrerons, un amour inconditionnel à sa ville. Premier arrêt en face de l’hôtel de ville pour admirer la beauté architecturale et la blancheur rehaussée de bleu de l’église Nuestra Señora del Pilar. Inaugurée en 1931, elle abrite désormais le Centre social des Filles de la Charité. Sur le trottoir opposé, l’entrée du Jardin des Lions (ou Jardin des Hespérides) est marquée par deux statues léonines. Avec son impressionnant dragonnier, ce parc exotique autrefois luxuriant fut un lieu propice à la détente et à l’éducation grâce à une petite bibliothèque en plein air pour enfants. Il borde le Borj Laklak (le fort des cigognes) qui, comme le Borj Saadyines, devrait bientôt faire l’objet d’un programme de réhabilitation visant à raviver le patrimoine de la ville tout en développant son potentiel touristique. En contournant le borj, nous arrivons à l’esplanade du Makhzen. Érigé sous le sultan Moulay Ismaïl au XVIIe siècle, Dar Al Makhzen est d’une grande beauté architecturale. Devenu la Comandancia (quartier général) pendant l’occupation espagnole, il abrite maintenant le Conservatoire de Musique, une institution chère aux Larachois qui, en plus d’être une communauté intellectuelle, est très attachée à la musique arabo-andalouse. D’ailleurs, la ville connaît nombre de festivals de musique, de danse et de théâtre. En face, la Tour Lihoudi, édifice massif en pierre de taille ocre, surplombe l’océan et l’estuaire du Loukkos ou « gueule du lion ».
Nous entrons dans la médina par Bab Al Kasbah. Dans les ruelles qui ont conservé leur authenticité et leur exubérance, les murs autrefois gris ont été partiellement repeints en bleu. Au cœur de Souk Essghir, une fois dépassé le fronton ouvragé de la mosquée du XIXe siècle, se dévoilent des arcades où se niche le plus vieux café de Larache réputé pour son thé et sa bissara. Dans l’ancien Fondouk Zeljou dont la terrasse permet d’observer la médina, les étudiants de l’ancienne médersa ont cédé la place aux jeunes artistes qui un jour acquerront la notoriété de Mohamed Kabboua, peintre larachois dont l’atelier-galerie d’art se situe tout près, rue Kbibate. On parle arabe, espagnol, on s’apostrophe en riant, on lambine ou on se presse de rejoindre le Balcón atlántico (la corniche) en cours de réaménagement pour longer l’océan.
Nous passons devant des édifices anciens dont la splendeur d’antan ne demande qu’à être ranimée, comme le magnifique marché couvert construit en 1927. Face à l’océan, s’étend le cimetière marin chrétien où reposent les écrivains Jean Genêt, qu’a bien connu Abdelali Aarasse, et de Juan Goytisolo (l’accès se fait par la loge de la gardienne du cimetière). Sur les hauteurs, se dresse l’ancienne maison de Jean Genêt, amenée à devenir un musée.
Larache, ville au charme suranné, est impatiente de retrouver ou de préserver sa beauté d’antan qui, trop longtemps négligée, risque de s’évanouir sans espoir de renaissance.
Où dîner ?
Casa Manolo est une bonne table où poisson, fruits de mer et cuisine espagnole sont mis à l’honneur par le chef Hamza. Patatas bravas, Albondegas, Cazuela, Flan au turrón, Crème catalane... des entrées aux desserts, tout est frais, délicieux, copieux, et le service de Mehdi est impeccable. À Larache, rares sont les établissements qui servent de l’alcool, alors Youssef, le petit-fils de Manolo, veille à la bonne tenue de son restaurant.
Où dormir ?
Au Sultana que nous recommandons les yeux fermés. Cette maison d’hôtes élégante est l’œuvre d’Asmae et Aziz, deux passionnés de patrimoine et amoureux de Larache. De cet ancien tribunal rabbinique en ruines, ils ont fait un bijou. On est accueilli dans un petit salon avec des pâtisseries locales du traiteur Khti Souad dont la renommée dépasse largement les limites de la ville.
« Nous recevons nos clients comme des amis »
précise Aziz qui s’est investi dans la décoration des 4 suites, notamment en acquérant des meubles et des accessoires de l’ancien Palais Jamaï de Fès, ou encore des vitraux et des pièces de boiserie en cèdre de plus de 200 ans. Argenterie et porcelaine accompagnent la cuisine gastronomique, parfois concoctée par Aziz dont la soupe de poissons est quasi légendaire. Pour le petit déjeuner très copieux, miel, anchois marinés, huile d’olive, krachels, harcha, pain... tout est fait maison. Dans les salles de bains aussi, les produits de toilette sont composés par Aziz qui est pharmacien. Le Sultana sait conjuguer élégance et perfection... jusque dans les activités qu’il propose sur mesure à Larache et dans sa région




