Un monde sans défauts existe-t-il ? Non. Mais face à ces défauts, s’opposent deux attitudes : l’occultation ou l’acceptation. L’acceptation, c’est ce que prônent le wabi-sabi et le kintsugi. Autrement dit, être parfaitement imparfait.
wabi-sabi et kintsugi commencent à s’imposer dans le monde de l’art de vivre. Ces deux phi- losophies japonaises anciennes se fondent sur l’acceptation des défauts. Un culte de l’imperfection qui ne se limite pas aux objets mais s’attache éga- lement au bien-être personnel.
En japonais, wabi signifie « simplicité, hu- milité, connexion à la nature » et sabi « l’usure du temps ». Accolés, ces deux mots forment un concept reposant sur l’impermanence des choses et des êtres, sur les vertus de la spontanéité et de l’im- perfection, sur la sobriété nourrie d’élé- gance. Comme les êtres, les objets ont une vie, ils s’altèrent, s’abîment, se fêlent, se blessent, se cassent... Ces accidents de parcours écrivent l’histoire, des objets comme des hommes. Ce n’est qu’en les acceptant et en les respectant que l’on ac- cède à la plénitude, au bonheur. La vie n’est pas lisse. Ses aspérités plus ou moins pro- fondes, plus ou moins visibles, sont les témoins de ce qui a été vécu, de ce qui a été construit. Ou déconstruit.
Au XVe siècle, au Japon, le wabi-sabi fut une « riposte » aux tendances artistiques ve- nues de Chine et prônant perfection, éclat et brillance. De nos jours, cette philosophie prend le contre-pied de la quête de perfec- tion et de performance qui contraint nos sociétés modernes. Elle encourage chacun à lire entre les lignes et à honorer les failles. La beauté se loge dans les défauts.
En décoration, les matériaux luxueux s’éclipsent au profit des matières brutes comme la terre, le bois et la pierre qui, en fin de parcours, peuvent se réintégrer à l’élé- ment terre et ne pas polluer (d’où l’absence de plastique et la faible présence du verre). La nature s’invite à l’intérieur. La création artisanale est omniprésente, tant dans les objets que dans le mobilier. Les meubles modernes s’effacent au profit de pièces an- ciennes, patinées, usées, parfois recyclées, qui racontent une histoire, une vie. Les toiles naturelles, rustiques, refont leur apparition. Les tons sont plutôt neutres, naturels, hor- mis pour le noir du suchiban (bois brûlé uti- lisé pour le bardage des maisons japonaises). Les pièces décoratives et utilitaires affichent leurs altérations. Ainsi la beauté ne réside
plus dans la complétude ou dans l’artifice, mais bel et bien dans l’expression de l’œuvre du temps. Reniant la sophistication, le wa- bi-sabi, c’est la simplicité dans toute sa splendeur. La designer Meryem Mourabit explique que, quand un artisan lui dit « ne regarde pas cette pièce, elle n’est pas par- faite», c’est justement cette pièce-là qui lui plaît. « Récemment, chez un potier de Tame- groute, tout le monde cherchait des pièces parfaites. Sauf moi ! Je voulais celles qui avaient subi ce que j’appelle des accidents heureux car, à mes yeux, cela les rendait uniques. Et riches d’une histoire singulière ». Le kintsugi rejoint le wabi-sabi dans l’idée que rien n’est éternel. Mais il va encore plus loin dans la mise en valeur de l’imperfec- tion. Kin signifie « or » et tsugi « jointure ». Le kintsugi est donc l’art de réparer en em- bellissant. L’objet cassé ou fêlé est recollé à l’aide d’une laque spéciale. Ses « cicatrices » sont ensuite saupoudrées d’or, métal noble s’il en est. Elles se montrent, s’affirment. Au lieu de dénaturer, elles rehaussent, re- donnent de la valeur : l’objet reconstruit est plus beau que l’original. Rayonnant de ses imperfections, il entame une nouvelle vie. Il se dit que même certains fans de kintsugi vont jusqu’à casser des objets pour mieux les réparer... Pour Ghita B., adepte de longue date du wabi-sabi et du kintsugi (dont elle a appris la pratique), l’idée de : « réparer pour rendre plus beau, c’est ce vers quoi tend l’être humain. En acceptant le droit à l’erreur, avec ses failles et ses blessures, on essaie d’atteindre la meilleure version de soi-même. Ce sont les blessures qui rendent l’âme belle, comme les rides »
MUTSUKO SATO
Architecte d’intérieur à Rabat
Golf du Maroc & Style : Vos clients sont-ils réceptifs au wabi-sabi ? Mutsuko Sato : Je suis Japonaise, le wa- bi-sabi a toujours fait partie de ma philoso- phie de vie à travers le respect des gens et aussi des objets. Je le pratique dans ma vie professionnelle depuis 30 ans dans l’archi- tecture, la décoration, le design et la pein- ture. Au Maroc, quand je propose à mes clients un concept de wabi-sabi (minima- lisme japonais), leur première réaction est « c’est triste et sec ». Dans un intérieur, tout ne se voit pas avec les yeux. Ils ont donc l’impression qu’il « manque quelque chose ». Mais j’explique que, à travers ce manque, chacun peut initier son propre voyage ima- ginaire en fonction du temps, de la lumière, du lieu, des personnes en présence...
GdM&S : Y a-t-il des principes du wa- bi-sabi que vous retrouvez dans la culture marocaine ?
MS : Pas vraiment. Cela dit, les matériaux naturels et les produits artisanaux prouvent que chaque pièce est unique. Par exemple, contrairement à un papier peint industriel, un panneau de zellige est plein de nuances et de formes différentes. Son âme et son charme intrinsèques procurent des sensa- tions multiples et infinies.