Yasmina Filali a vécu plusieurs vies. Fille d’ambassadeur, elle a voyagé aux quatre coins de la planète. Férue d’art, elle a travaillé dans ce milieu à Paris et a publié un livre sur le peintre Gherbaoui et l’abstraction.
Elle a accompagné des fondations en Italie, épaulé son frère Fouad Filali, lors de la création de la chaîne 2M International pour enfin s’établir au Maroc, il y a dix ans et créer une chaîne d’hôtels en hommage à leur grand-mère italienne : la Fiermontina. Parallèlement, en 1994, elle met en place Orient-Occident, une association aux multiples accomplissements. La Fondation Orient-Occident pourrait d’ailleurs être perçue comme une allégorie de sa fondatrice. Cette passerelle entre les deux continents, Yasmina Filali la vit dans son sang puisqu’elle est elle-même issue du mariage entre les deux rives de cette partie du monde, celle du Maroc du côté de son père et celle de l’Europe du côté de sa mère franco-italienne. Son histoire et le parcours qui en a découlé ont été marqués par cette identité multiple. Pourtant, ses racines sont marocaines et c’est la raison pour laquelle c’est au Maroc que Mme Filali a voulu créer une fondation, témoin de son ancrage et de son amour pour son pays et ses habitants.
Pourquoi et comment est née la Fonda- tion Orient-Occident ?
Elle est née d’une volonté ancienne, ou plu- tôt, d’un rêve ancien, qui a pris forme quand j’étais adolescente. Lors de mes vacances au Maroc, je voyais des étudiants lire à la lumière des réverbères dans la rue. Cette vision a remué un sentiment de nécessité en moi : si j’en avais la possibilité dans le futur, j’ouvrirais des bibliothèques où l’on pourrait lire de nuit. Cer- tains rêves que l’on porte peuvent se réaliser, cette fondation, créée il y a trente ans, en est la preuve.
A l’époque, les quartiers populaires étaient totalement abandonnés, pourtant il existait une vraie demande, les jeunes avaient besoin d’un endroit où lire, se divertir, se rencontrer. Nous avons donc ouvert un premier centre dans une zone défavorisée à Rabat où nous avons d’abord proposé du soutien scolaire mais très rapidement nous nous sommes rendus compte que cette jeunesse avait un impératif, celui de trouver un emploi. Nous avons donc changé notre axe d’intervention et nous nous sommes lancés dans la formation professionnelle avec l’ouverture d’autres centres, notamment à Oujda et à Larache, qui proposaient des for- mations dans les métiers porteurs du tourisme et de l’hôtellerie, ainsi qu’à Sidi Moumen qui offrait un cycle dans l’audiovisuel.
Comment est arrivée cette ouverture aux populations subsahariennes ?
En 2007, j’ai reçu un appel à 8 heures du matin m’annonçant que le jardin de la fondation était plein d’une centaine d’hommes subsahariens. Ils étaient venus y trouver refuge. Les rencon- trer nous a fait prendre conscience qu’une nouvelle population avait, elle aussi, un immense besoin de soutien et d’aide. Nous nous sommes donc immédiatement adaptés à cette nouvelle demande et à cette situation iné- dite que rencontrait le Maroc. Nous avons réussi à obtenir un partenariat avec le HCR (Haut-Commissariat pour les réfugiés, NDLR) et nous nous sommes lancés dans le plaidoyer, dans les centres d’écoute psychologique, dans la mise à disposition d’appartements de pro- tection à Rabat et à Oujda, dans la construc- tion de crèches, ainsi que dans l’aide à l’insertion. Tout a été pensé pour répondre aux mieux à leur dénuement.
Vous avez tout récemment réalisé un documentaire nommé « L’appel ». A quelles fins l’avez-vous conçu et à destination de quel public ?
Ce documentaire est une forme de capitalisation de nos actions. Le film vient de sortir, en effet, et suivront dans les mois à venir un livre et un musée qui retracera l’histoire de nos réalisations. Vivant dans l’urgence des situations précaires que nous aidions, nous n’avons jamais eu le temps de montrer concrè- tement au public marocain la force de notre engagement et la portée de nos initiatives. Le film comporte deux volets, celui de la migra- tion subsaharienne bien entendu, la plus visible sur notre territoire, mais aussi celui de toute la migration de nos propres jeunes marocains qui s’élancent sur ce détroit de Gibraltar si meurtrier. Ces deux migrations se font écho dans le film dont le but essentiel est de sensi- biliser la population à une réalité dramatique. Personne ne veut sciemment quitter sa famille, son village, son pays. Si les gens s’en vont, c’est parce qu’ils vivent des drames. Un des devoirs de notre fondation est d’ouvrir les yeux des gens sur ces vérités.
Vous avez à votre actif une pléthore de réalisations. Qui soutient votre fondation? Etes-vous aidés par des institutions maro- caines ? Européennes ?
Nous avons énormément de soutien de la part des autorités marocaines. Plusieurs ministères dont celui de l’éducation ainsi que les régions où nous sommes implantés et l’INDH nous ont aidé sur les questions de formations profession- nelles. Pendant des années, et je l’en remercie, la Fondation OCP a collaboré avec nous. Au niveau international, ce sont les agences des Nations Unies comme l’UNHCR et les pays concernés par l’immigration eux-mêmes comme les Pays-Bas, l’Espagne, l’Allemagne ou la France qui nous ont accompagnés.
Passons à la Fiermontina. D’où vous est venue l’idée de créer une chaîne hôtelière ? L’hôtellerie fait partie de notre métier. C’est même le premier. Le développement commu- nautaire est le troisième axe d’intervention de la fondation que l’on poursuit depuis quinze ans. Ayant toujours voulu trouver des solutions innovantes, nous sommes allés dans des pays assez extraordinaires comme le Sénégal, l’Inde ou le Paraguay pour les trouver. Nous avons des partenariats avec des institutions issues de ces pays pour créer des modèles à répliquer au Maroc. Ces modèles visent à autonomiser des villages et les communautés de ces villages avec des pistes d’amélioration tous azimuts comme le changement de mentalités, l’estime de soi, le travail des femmes, l’éducation... Quand mon frère a voulu soutenir un projet d’hôtellerie, il nous est apparu évident que nous pouvions nous entraider l’un l’autre, créer une synergie et faire bénéficier nos commu- nautés des opportunités économiques que pou- vait offrir un établissement semblable. Notre ambition est qu’à terme, ces communautés soient totalement autonomes, nous les aidons à être dans une perspective de changement social. C’est un long chemin mais l’impact est plus durable.
Le village de Dcheïr est totalement inté- gré dans le projet de la Fiermontina Océan, pouvez-vous nous expliquer pourquoi ? Une des ambitions du projet de la Fiermon- tina était de s’implanter au milieu d’un parc naturel pour sauvegarder la biodiversité du lieu. Ce parc naturel est entouré de cinq vil- lages et mon frère tenait absolument à inté- grer au moins un de ces villages dans la structure d’accueil et des services de l’hôtel. Ainsi le hammam, le café maure et quatre maisons - que nos visiteurs peuvent louer pour y vivre une expérience authentique - font partie à la fois de l’hôtel et du village de Dcheir. Les femmes du village, qui peuvent être les housekeeping de l’hôtel, se sentent tellement investies dans la bonne marche de l’hôtel et tellement valorisées qu’elles invitent souvent nos hôtes à prendre un petit déjeuner chez elles. Elles deviennent ainsi les hôtesses qui accueillent les visiteurs. C’est dans ces moments là que la sensation du devoir accom- pli nous étreint. Nos actions servent à leur don- ner dignité et importance.
De plus, une partie du prix des chambres est dédiée à la viabilité des villages et au bien- être de ses habitants. Grâce à l’établissement, nous avons déjà pu construire 8 kilomètres de piste pour approvisionner deux villages en eau, une école, des fours communautaires, une épicerie pour que les habitants puissent se pro- curer l’essentiel sans avoir à faire plusieurs kilomètres... Ainsi, en venant séjourner à la Fiermontina, les visiteurs participent à la reconstruction des villages alentour.


