PAR MEHDI LAABOUDI
En 1971, Feu Sa Majesté le Roi Hassan II pose les fondations d’un rêve, d’une vision ambitieuse : placer le Maroc sur les radars du golf mondial, en faire une terre de golf qui compte, qui rayonne, qui reçoit et qui sait laisser des souvenirs impérissables. Ce rêve a traversé les décennies, les générations, les circuits, les « déménagements » et les petites éclipses sans jamais envoyer ses principes dans l’eau, ni ses aspirations entre les piquets rouges. Il s’est matérialisé lentement, au fil des éditions, mais l’onirisme demeure le moteur du Trophée Hassan II. Cette cinquantième édition anniversaire est comme sortie d’un songe de gamin(e) fan de golf.
Pour fêter dignement cette « rizz » de la cinquantaine, Golf du Maroc & Style a dépoussiéré ses archives, convoqué les souvenirs de mémoires vivantes locales de notre discipline et rassemblé les plus belles pages d’une histoire qui dépasse les fairways, qui appartient à tout un pays.
Avant les swings, il y eut des plans, avant les champions et les applaudissements des hommes avec des casques de chantier s’affairant sur 440 hectares de forêt de chênes-lièges. Et une vision, celle de Feu Sa Majesté le Roi Hassan II, qui sollicita l’un des plus grands architectes de golf de son temps, l’Américain Robert Trent Jones, pour faire du Royal Golf Dar Es Salam de Rabat une adresse mondiale, un formidable outil de
« soft power ».
Epaulé par son associé européen de toujours, Cabell Robinson, qui a livré à son tour, plus tard, quelques-uns des plus beaux fairways du pays, Trent Jones fit sortir de terre un écrin à la mesure de l’ambition : quarante-cinq trous taillés dans la forêt de chênes-lièges, trois parcours au caractère bien trempé, dont le très technique Parcours Rouge, jardin du Trophée Hassan II,
qui aurait fait verdir de rage, le jour de sa livraison, bien des fairways européens et américains, paraît-il.
Feu Sa Majesté le Roi Hassan II planta un drapeau là où personne ne l’attendait ; une « Green March » avant la lettre, en quelque sorte, au cœur d’un sport corseté, codifié au possible, presque verrouillé. Le golf, à l’époque, c’est un entre-soi qui parle anglais entre deux bunkers ou deux water hazards. Lui décida d’y imposer l’accent marocain.
Nouvelle place forte
Le trophée éponyme fut pensé pour bousculer l’ordre établi, pour déplacer le point de gravité de notre discipline au niveau planétaire. Très vite, la compétition prit du coffre. Les noms claquaient chaque année un peu plus, la trajectoire s’affinait. Et le Maroc de s’inviter dans la conversation mondiale du golf.
Les années passèrent et le casting ne cessa de s’épaissir. à Rabat, Payne Stewart fit parler son élégance, Ernie Els sa puissance tranquille. Vijay Singh y grava son nom avec autorité… Plus près de nous, Santiago Luna décroche la lune à Rabat en s’y offrant un triplé. Des éditions charnières, le gotha du golf qui s’y bouscule, des dimanches qui basculent… Le tournoi devint progressivement un passage obligé.
Cinquante éditions après le «tee shot» originel, sur les parcours rouge, bleu et vert, on joue toujours pour le score autant que pour une idée : celle qu’un pays est en mesure de faire d’un tournoi un levier d’influence de premier ordre. Ce qui était une vision, un rêve, une intuition, est désormais une institution. Le Trophée Hassan II a contribué à faire du Maroc une place forte du golf mondial, de même qu’à démocratiser ce sport au plan local, à structurer une filière, à faire émerger des vocations génération après génération, à redessiner les contours du golf africain, longtemps périphérique, désormais pleinement inscrit dans les circuits mondiaux... Un édifice construit patiemment, pierre par pierre, putt après putt !
Girl (Soft) Power
Dans ce sillage, une autre histoire s’écrivit à partir de 1993. Celle de la Coupe Lalla Meryem, créée pour déplacer les lignes, là encore, pour offrir au golf féminin une scène à la hauteur de son talent, pour donner de la visibilité, de la légitimité. En accueillant concomitamment deux compétitions de ce calibre, le Maroc ouvrit une brèche dans la matrice du golf mondial. Deux tournois se jouant en parallèle, sur la même période et dans le même environnement golfique. Le Royal Golf Dar Es Salam accueille, depuis, l’un des formats les plus singuliers et identitaires du circuit mondial !
Cinquante éditions et autant de coups sous le par ! à en juger par la forme étincelante du « néo-quinqua », les albatros, les eagles et les birdies n’ont pas fini de planer au-dessus de la carte de score !
Bio express : Trent Jones et le Royaume du Parcours rouge
Né en 1906 en Angleterre, admis au World Golf Hall of Fame en 1987 et décédé en 2000 en Floride, Robert Trent Jones avait le nom d’un aventurier photogénique et le coup de crayon d’un grand maître de la Renaissance. Là où d’autres dessinaient des parcours, il tendait des embuscades raffinées. Bunkers profonds, greens barricadés, en mode « No pasarán », plans d’eau ayant noyé bien des certitudes... Sa devise claquait comme un avertissement : «hard par, easy bogey».
Celui qui aimait à dire, en pastichant une expression idiomatique associée à l’Empire britannique, que « le soleil ne se couche jamais sur un parcours de golf Robert Trent Jones », a semé ses pièges élégants aux quatre coins du globe. Un parcours géant, pensé à l’échelle d’une planète ! Il a livré plus de 500 parcours dans 35 pays, dont plus de la moitié aux États-Unis, étalés sur 45 des 50 États fédérés.
Ses plus belles créations se nomment Hazeltine National Golf Club (Minnesota), Spyglass Hill Golf Course (Californie), face au Pacifique, Valderrama Golf Club en Espagne. Mais l’une de ses expéditions les plus marquantes le mena un peu plus au sud, au Maroc.
Quand le Royal Golf Dar Es Salam voit le jour, le Royaume n’est pas encore une terre de fairways reconnue. Le golf marocain se cherche encore. Alors forcément, tous les regards convergent vers Rabat. Tous les projecteurs sont braqués sur cette exquise création sortie des bois, sur le mythique Parcours Rouge et sur un complexe appelé à devenir vitrine nationale.
Les « Trent » glorieuses !
Dans cette forêt où les chênes et les eucalyptus tiennent le monde en suspens, Trent Jones n’a pas seulement livré un chef-d’œuvre. Il a enterré un trésor sous l’herbe rase de trois parcours ; 45 trous qui ont rapidement inscrit leur empreinte dans la carte du golf mondial. Le Parcours Rouge est né avec au moins 6 980 mètres d’avance sur son temps À l’époque où les balles voyageaient moins bien, moins loin, ce tracé a fait vriller les plus grands. Long, fermé, il est « bunkérisé » à mort et ses greens sont verrouillés comme des coffres. La puissance seule n’y suffit pas. Il faut du nerf, du cerveau et des mains de chirurgien au putting.
À ses côtés, le Bleu (18 trous, linéaire de 6 205 m), terrain d’expression des membres du Royal Golf Dar Es Salam et théâtre de la Coupe Lalla Meryem, est bucolique en apparence, piégeur en vérité. Le Vert, enfin, c’est autre chose : 9 trous, 2 170 mètres, par 32. Un petit bonbon qui pique. On croit s’y promener, mais c’est lui qui vous promène, parfois !
L’art de grandir sans s’essouffler !
Cinq décennies d’existence et au moins autant d’étapes fondatrices, mais une seule constante : l’âme indomptable d’un tournoi qui a su traverser le temps et ses tracas inexorables avec force et élégance, qui n’a jamais cessé de grandir, même dans l’adversité. Récit d’un événement né en 1971
et toujours en devenir !
Il y a des tournois qui naissent et vieillissent sagement, sans jamais faire de vagues et ainsi sans jamais être sur la crête d’icelle. Le Trophée Hassan II n’est pas de ceux-là. Trop de caractère. Trop d’âme. Trop de Maroc dans les veines. Depuis ses débuts, il avance. Il a su reculer aussi, pour mieux sauter, a changé de fusil d’épaule, parfois, mais a toujours visé juste.
1985, le tournoi s’octroie une pause
Pendant les quinze premières éditions, le tournoi se dispute sous la forme d’un pro-am fastueux. Des professionnels de renom sont associés à d’heureux amateurs venus du monde entier, prêts se délester de sommes rondelettes pour jouer aux côtés de leurs idoles dans un décor enchanteur. Les Américains y font la loi, édition après édition, comme en terrain conquis. Seule une éclipse de cinq ans, voulue par Feu Sa Majesté le Roi Hassan II, met un terme au cavalier seul des « cow-boys ». Mais la compétition phare du Royal Golf Dar Es Salam ne range pas ses clubs pour de bon. Quand le tournoi revient en 1991, c’est fort d’un plateau de rêve : Stewart, Faldo, Player, Langer… Pourtant, c’est un inconnu des îles Fidji, Vijay Singh, qui rafle la mise. La glorieuse incertitude du sport ! Trois Majeurs plus tard, tout le monde comprendra, cela dit, que le Trophée Hassan II avait l’œil bien avant les autres.
1999, le temps du deuil et de la réorganisation
Le 23 juillet 1999, le Maroc perd un grand Roi. Vive le Roi ! Le Trophée Hassan II aurait pu subir le même destin que son fondateur. Il n’en est rien. Sa Majesté le Roi Mohammed VI
confie à Son Altesse Royale le Prince Moulay Rachid la présidence d’une structure dédiée, l’Association du Trophée Hassan II, créée en 2002. Le deuil devient fondation, la perte donne lieu à un nouvel élan. C’est à cela qu’on reconnaît les grandes dynasties. La fin est un commencement.
2010, ça va, vieux… continent ?
L’European Tour ! Le circuit où évoluent les meilleurs joueurs du Vieux Continent, diffusé dans des dizaines de pays, suivi par des centaines de millions de téléspectateurs. Figurer au calendrier de ce circuit, c’est entrer dans la cour des grands. En 2010, le Trophée Hassan II franchit ce Rubicon. Et la Coupe Lalla Meryem rejoint pour sa part le Ladies European Tour. Deux tournois marocains, deux circuits majeurs, même semaine, même ville. Une première mondiale ! Ce jour-là, le Maroc cesse de frapper à la porte du golf international. Il se saisit des clés et les glisse dans sa poche !
2020-2022, vent de face.
Une saleté de virus paralyse le monde. Trois ans de « jachère » pour le Parcours Rouge. Trois ans durant lesquels le vent du Bouregreg balaie des greens vides. Mais les grandes histoires ne s’interrompent que pour mieux repartir. Et quand elles ressurgissent, elles affichent un appétit que l’absence a méchamment aiguisé.
2023, le retour des légendes
Le Trophée Hassan II bascule sur le PGA Champions Tour et des visages familiers arpentent à nouveau le Parcours Rouge Les Montgomerie, Olazabal, Toms, Luna et compagnie sont un peu plus sages, mais toujours aussi grands, toujours aussi charismatiques. L’histoire bégaie, dit-on. Celle du Trophée Hassan II, elle, a toujours su faire preuve d’éloquence, à toujours eu le mot juste.
Palmarès : une valse à cinquante temps
Le palmarès du Trophée Hassan II, en racontant l’histoire du golf moderne,
a des allures de Panthéon de notre sport. Un tournoi qui ne s’est jamais donné qu’à ceux qui l’ont convoité ardemment et qui s’est refusé à quelques monstres sacrés. Récit d’une valse (à cinquante temps) de champions.
La première ligne du palmarès du Trophée Hassan II de golf est écrite par Orville Moody. Le vainqueur de l’US Open en 1969 donne le ton. Le tournoi attire les grands noms dès ses débuts. Des légendes même !
Billy Casper en est une. Deux victoires au Maroc, en 1973 et 1975, et un CV plus long que le « finisher » du Parcours Rouge : 3 majeurs en magasin, 51 victoires sur le PGA Tour… En 1977, une autre légende U.S, Lee Trevino, champion aux 6 majeurs et aux 29 victoires sur le PGA, fait parler son golf instinctif, libre, presque insolent dans sa créativité.
Durant les deux premières décennies du tournoi, les États-Unis font quasiment main basse sur le titre : Cerrudo, Ziegler, Sneed, Eastwood, Conner, Streck, Maltbie, Ken Green, ou encore Payne Stewart, lauréat deux ans de suite, en 1992 et 1993, imposent une hégémonie que l’Espagnol Salvador Balbuena (1976), les Anglais Peter Townsend et Howard Clark (1987), ainsi que le Fidjien Vijay Singh (1991), sont les seuls à contester.
De l’hégémonie U.S. au « melting-putt »
À partir des années 1990, après une éclipse de quelques années, le tournoi s’internationalise. L’Europe du golf débarque en force, et c’est au tour de l’Espagne de faire main basse sur le trophée. Au point de devenir la deuxième nation la plus titrée au palmarès de l’épreuve avec 8 titres (loin derrière les 17 sacres américains), portée notamment par le triplé de Santiago Luna, sacré en 1998, 2002 et 2003 - record absolu.
D’autres grands noms, parmi lesquels Nick Price, Colin Montgomerie, Ernie Els ou Pádraig Harrington, ont inscrit leur nom au palmarès, quand des géants de la discipline comme Jack Nicklaus, Sam Snead ou Seve Ballesteros n’y sont pas parvenus.
Enfin, les années 2010-2025 consacrent une diversité totale. L’Internationale du golf ! Le «melting-putt» ! Les vainqueurs proviennent de Corée du Sud, d’Afrique du Sud, d’Italie, de France, d’Irlande du Nord, d’Écosse, d’Allemagne, du Canada, d’Argentine... La résonance est planétaire.
Poignard d’or : l’art de porter le coup de grâce !
Quand les tournois de golf remettent habituellement, en guise de prix, des coupes, des plateaux et autres pièces de « quincaillerie »
destinées à prendre la poussière sur la cheminée, le Trophée Hassan II adoube ses conquérants d’un poignard, d’un
« khandjar » d’or bien de chez nous. Un objet chargé de symboles. Une lame qui tranche avec les codes du golf et qui laisse une trace indélébile chez ceux qui la brandissent.
A fin de marquer au fer rouge les fines lames du golf mondial, les organisateurs du Trophée Hassan II ont visé juste, ont eu l’œil aiguisé. Un « khandjar d’or » pour récompense ! Avouez que ça claque ! Plus encore que la fameuse veste verte d’Augusta ou que le faucon du Dubai Desert Classic.
Forgée dans la tradition de l’artisanat marocain, remise au vainqueur depuis la toute première édition en 1971, cette noble dague raconte une conquête et consacre le geste juste, la maîtrise. Une belle manière de saluer la beauté d’un duel silencieux entre l’homme et le parcours. Le choix du «khandjar» s’ancre dans une longue tradition d’objets d’apparat dans la culture marocaine. Cette lame travaillée généralement dans un métal précieux, souvent finement décorée, est chargée de symboles, dépasse sa fonction utilitaire, est un marqueur social. Dans les usages anciens, les poignards de ce type étaient en effet associés aux codes d’honneur, à la transmission familiale et aux signes extérieurs de statut. Ils étaient portés comme des objets de représentation autant que comme attributs identitaires.
Esthétique forte
Ceux qui ont brandi ce trophée à nul autre pareil ont fait état, à l’unisson, d’une émotion particulière. Ernie Els avait parlé d’un «objet à part, cérémoniel». « Something Els », serait-on tenté de dire ! Pádraig Harrington s’était félicité, pour sa part, d’avoir remporté un prix « qui reste en mémoire autant que la victoire elle-même ». Dans un sport où les trophées s’enchaînent et s’oublient, du fait de leur ressemblance confondante, le Poignard d’or fascine parce qu’il porte une culture, un savoir-faire ancestral, une esthétique forte.
Quand la Coupe Lalla Meryem se retrouve au départ du
1 - en 1993 -, l’un des challenges que les organisateurs doivent relever est de doter la compétition d’un trophée sinon aussi tranchant que celui du TH2, du moins fait dans le même moule, celui de l’originalité. Le choix se porte sur une minaudière Van Cleef & Arpels, bijou délicat au possible, créé en 1933 par la maison de haute joaillerie parisienne. Un trophée qui ne ressemble à aucun autre, là encore. Moins identitaire, plus universel. Après sa victoire historique en 2022, la « locale de l’étape » Inès Laklalech, a expliqué avoir eu la sensation de décrocher le Graal et qu’elle vivait un moment « irréel, où le symbole dépasse le score ».
Dirk Dathe, : Dans les coulisses du jeu
C’est l’une des mémoires vivantes du Trophée Hassan II, un Allemand ami du Maroc qui a œuvré inlassablement, deux décennies durant, dès le début de l’épopée, à faire de ce tournoi une étape incontournable du calendrier golfique mondial. Dos courbé et yeux vissés sur les comptes, téléphone («by wire») collé à l’oreille, billets d’avion plein les poches, Dirk Dathe n’a jamais eu son nom sur l’affiche du trophée. En revanche, il est de ceux qui ont fait qu’elle ne se décolle pas ! Il nous raconte son TH2, vu des coulisses.
Au sortir de la première édition du Trophée, les comptes sont dans le rough. Le succès d’estime ne règle pas les factures. C’est là que Dirk Dathe fait son entrée. Dès 1972, Hamid Abbassy, alors Président de la FRMG et Président délégué du comité du Trophée, demande à cet homme d’affaires installé au Maroc de prendre en main la comptabilité de la fédération à titre bénévole. Et c’est lors d’un dîner chez son recruteur qu’il « coince », entre la poire et le fromage, le Premier Ministre de l’époque, Ahmed Osman, et qu’il « gratte » une subvention annuelle permanente de l’Office du tourisme (ONMT). Une sortie de rough rondement négociée !
Certaines belles pages d’histoire s’écrivent sur une nappe. Dirk Dathe, c’est la petite histoire dans la grande. C’est l’homme de l’ombre, l’artisan discret, le « caddy » parfait de la Fédé. Comme d’autres, il agit en coulisses pour solidifier le socle d’un jeune tournoi. Son réseau américain aide beaucoup, permet d’attirer au Royal Golf Dar Es Salam les «top guns» d’outre-Atlantique. Mais il est aussi là pour colmater les brèches quand il le faut.
En 1973. L’arbitre officiel est souffrant. Dathe enfile le costume en catastrophe. Et fait rapidement face à une situation inédite. Balle enfouie dans la boue au trou 9, il fait jouer deux balles simultanément, file ensuite au club-house pour appeler St Andrews (sur un bigophone fixe, hein…), revient deux trous plus tard avec la décision. Ça passe crème. Personne ne proteste.
Dathe nous livre mille et une anecdotes sur les coulisses du Trophée. Il se souvient, amusé, qu’en 1978, le vainqueur Peter Townsend reçoit son prize money, son chèque, dans une enveloppe lors du gala de clôture du tournoi. Il la déchire, la jette dans un cendrier, convaincu que c’est uniquement symbolique. Le lendemain, à l’aéroport, il demande à être payé ! Nouveau chèque, annulation du premier, la banque encaisse. Réglé avant l’embarquement.
Un solide portefeuille américain
Vous voulez du croustillant ? En 1984, Dathe parvient à inviter Alan Shepard, premier Américain dans l’espace (1961) et membre du troisième alunissage habité, la mission Apollo 14 (1971), qui lui a permis de marcher sur la lune et d’y improviser un « practice »
absolument… lunaire, ce golfeur assidu ayant embarqué en douce, trois balles de golf et un fer 6 à manche télescopique dans sa valise. Les passionnés de golf comme ceux d’aérospatiale pensent tout connaître de cette histoire. La version de Dathe fait légèrement dérailler la légende. En effet, lors d’une soirée chez Dathe à Tanger, entre deux verres, le légendaire astronaute de la NASA passe à confesse : il lui a fallu trois tentatives pour envoyer la balle à une quarantaine de mètres. On est loin des « quelques kilomètres »
vendus à la presse américaine de l’époque !
En 1991, après cinq ans d’interruption, le tournoi reprend son cours et notre homme son bâton de pèlerin. Il part en mission aux États-Unis. Objectif : chercher Payne Stewart, alors frais lauréat de l’US Open. Dublin, Monaco, un voyage surprise offert à sa femme pour verrouiller le deal… C’est aussi comme ça qu’un tournoi grandit ! Liste finale : Player, Stewart, Langer, Singh, Casper… Pas mal pour une reprise, non ? Un tournoi se mesure aux champions qu’il attire, mais aussi à son prize money, fait remarquer Dathe, qui n’est pas peu fier de rappeler que la dotation du Trophée Hassan II a explosé au fil des années, passant de 50 000 dollars pour l’édition inaugurale à 850 000 dollars pour celle de 1991. Des chiffres qui prennent leur vraie mesure à l’aune « des 150 000 dollars du circuit américain en 1971 et du million et cinquante mille dollars du PGA Tour deux décennies plus tard », explique notre interlocuteur.
Petite balle blanche et grandes manœuvres !
Le Trophée Hassan II dépasse le cadre du simple tournoi. Il raconte la clairvoyance et la patience d’un pays, l’art d’exister dans un environnement pas forcément « naturel », la diplomatie en polo-casquette. Et ce n’est pas près de changer.
Cinquante fois que le Poignard d’or et, avec lui, un pays entier, ont brillé au soleil de Rabat avant de faire un heureux. Les tournois récompensent les champions, mais parfois aussi une vision. Feu Sa Majesté le Roi Hassan II n’a pas seulement posé la première pierre d’un conte de fées golfique. Il a ouvert une porte sur le monde qui ne s’est jamais refermée depuis.
Demain, on célébrera la cinquante-cinquième édition du Trophée Hassan II et le Maroc co-organisera, quelques semaines plus tard, la Coupe du monde de football. On l’a arrachée de haute lutte, après avoir essuyé plusieurs refus. Les pays membres de la FIFA ont éconduit la délégation marocaine une première fois en 1988, pendant les « années off » du Trophée Hassan II de golf, soit dit en passant, et ont récidivé à quatre reprises. Le pays a fait preuve d’abnégation, cependant, déroulant patiemment sa stratégie de soft power par le sport. En revenant plus fort en 1991, le Trophée Hassan II a été une première banderille plantée dans l’arène, alors verrouillée, du sport planétaire. Le Royaume a compris avant beaucoup d’autres pays que la petite balle blanche peut valoir mille discours.
à Rabat, le golf n’a jamais été qu’un sport. Il a été un vecteur d’influence, une façon d’accueillir le monde à sa table et de lui servir des mets qui rendent accro. Chaque invitation lancée aux plus grands noms du circuit mondial a été, en creux, une démonstration de ce que le Maroc sait faire : accueillir avec élégance dans un cadre enchanteur, organiser avec rigueur, et laisser une impression qui dure bien au-delà du dernier putt.
Diffusé aujourd’hui dans près de 130 pays et suivi, selon les derniers chiffres de la FRMG, par 60 à 80 millions de passionnés à travers le monde, le TH2 a aussi joué un rôle central dans la montée en puissance de la « destination Maroc », dans l’explosion des fairways à Marrakech et dans tout le pays.
Un spot publicitaire de quatre jours, sans réclame criarde, avec force soleil, palmiers et protocole «state of the art».
Le jeu long du Royaume
L’exposition médiatique permet, du reste, de susciter des vocations au plan local, d’alimenter la filière du golf marocain, d’inoculer la passion à des gamins entre Tanger et Lagouira, témoins des exploits des légendes mondiales du golf sur le Parcours rouge, tout fiers qu’Inès Laklalech et que Maha Haddioui tiennent tête aux meilleures dans le cadre du pendant féminin du tournoi, la Coupe Lalla Meryem.
Quand les fairways se vident et que les caméras s’éteignent, les grands tournois entament une deuxième partie : dans les têtes. Son Altesse Royale le Prince Moulay Rachid le sait, qui veille sur l’héritage, qui fait en sorte qu’il ne reste pas sous cloche, qu’il soit fructifié. Le Poignard d’or passe de main en main, mais, édition après édition, c’est le Maroc qui rafle la mise.
Tenir une œuvre dans la durée, sans poussière ni folklore, hausser le niveau, laisser parler les faits... Le pays s’y emploie avec constance et application.




