Tour Mohammed VI : Rabat, à la verticale

Tour Mohammed VI : Rabat, à la verticale

PAR Leïla CHIK

Avec l’inauguration de la Tour Mohammed VI le 20 avril, Rabat change d’échelle. Plus qu’un geste architectural, le projet s’incarne dans une expérience globale, celle du Waldorf Astoria, installé dans ses étages, qui redéfinit les codes de l’hospitalité et inscrit la capitale dans une nouvelle cartographie internationale, entre héritage et projection.

Pendant longtemps, Rabat s’est pensée à l’horizontale. Une ville d’équilibre, de respiration, de lignes étirées entre patrimoine et institutions. Puis une silhouette est apparue, progressivement, sur la rive du Bouregreg. 250 mètres, 55 étages, visible à des kilomètres à la ronde : la Tour Mohammed VI s’impose aujourd’hui comme un repère, une nouvelle ligne de lecture dans le paysage.

Mais cette semaine, la transformation s’est accélérée. À quelques centaines de mètres, le Théâtre Royal de Rabat ouvrait lui aussi ses portes. Imaginé par l’architecte Zaha Hadid, l’édifice, avec son auditorium de 1 800 places, sa salle de 250 places et son amphithéâtre de 7 000 places, vient compléter ce mouvement. Deux projets, deux écritures, mais une même intention : repositionner Rabat comme une capitale culturelle et internationale. Dans ce contexte, la Tour Mohammed VI ne se contente pas d’exister. Elle s’active, elle s’habite. Et surtout, elle s’incarne à travers une adresse : le Waldorf Astoria.

Une architecture de projection

La Tour Mohammed VI s’inscrit dans un paysage déjà chargé de symboles. Entre la Tour Hassan, le Chellah ou les Oudayas, elle compose un dialogue assumé entre mémoire et projection. Sa silhouette, inspirée d’une fusée prête à s’élancer, trouve son origine dans une histoire presque fondatrice. En 1969, Othman Benjelloun est invité par la NASA à assister à une simulation de vol précédant le lancement d’Apollo 12. De cette expérience naît une vision:
celle d’un bâtiment tourné vers le ciel, ancré dans le réel mais orienté vers l’avenir.

Porté par O Tower, présidé par Leila Haddaoui, le projet s’appuie sur une structuration solide, réunissant acteurs financiers majeurs et signatures architecturales internationales. Les architectes Rafael de la Hoz et Hakim Benjelloun en dessinent la forme, tandis que la réalisation est confiée au groupement BESIX-TGCC. Les chiffres traduisent l’ampleur : plus de 105 000 m² de surfaces, un terrain de 30 000 m²,
38 ascenseurs, des milliers de tonnes de matériaux. Mais aussi une performance environnementale pensée comme un standard:  façade photovoltaïque produisant plus de 550 kW, économie d’énergie pouvant atteindre
40 %, gestion optimisée de l’eau et des ressources. Une architecture qui ne cherche pas à impressionner par excès, mais à installer une présence. Une verticalité maîtrisée.

Le Waldorf Astoria, expérience de la hauteur

À partir du 29e étage, le projet change de nature. Le Waldorf Astoria ne s’ajoute pas à la tour : il en devient l’un des points d’équilibre. « Notre vocation, c’est aussi d’accueillir des conseils d’administration, des réunions à haute valeur stratégique », explique Guy Bertaud, directeur de l’établissement. Un boardroom de plus de 300 m² s’inscrit ainsi dans cette logique, où l’hôtel dépasse le simple séjour pour devenir un espace de décision. Au niveau supérieur, le Peacock Alley, ici nommé « Salon des Cigognes », structure les flux. « C’est le cœur de chaque Waldorf Astoria dans le monde, le lieu de rencontre, le lieu de connexion », précise-t-il. Installé au 30e étage, il agit comme un pivot, entre circulation et contemplation.

L’ensemble des intérieurs porte la signature de Pierre-Yves Rochon, figure majeure de l’architecture intérieure internationale, qui orchestre ici un dialogue précis entre artisanat marocain et lignes contemporaines. Boiseries, matières minérales, lumière filtrée : tout est pensé pour produire une atmosphère plutôt qu’un effet. Autour, les fonctions se déploient par strates. Une piscine intérieure et un spa répartis sur deux niveaux (31e et 32e étages), prolongent cette idée d’un parcours vertical, pensé comme une succession d’expériences.

L’offre de restauration accentue encore cette montée en intensité. Au rez-de-chaussée, la brasserie Magnolia, portée par le chef Lahcen Hafid, assure l’ancrage, dans une approche plus accessible, connectée à la ville. Mais c’est au 33e étage que le récit bascule, avec Aldabaran. Le nom n’est pas anodin : l’étoile la plus brillante de la constellation du Taureau, clin d’œil assumé à cette architecture tournée vers le ciel. Signé Alain Ducasse, le restaurant propose une gastronomie internationale inspirée de la Riviera, fondée sur la saisonnalité et la précision. Un jeu d’échelles se met en place : du sol à l’étoile, de l’ancrage au céleste. Les chambres, limitées à 55 clés, prolongent cette logique de rareté. Des espaces où la vue devient une matière à part entière, où Rabat s’inscrit dans l’expérience. Le Waldorf Astoria ne se contente pas d’occuper la hauteur. Il la met en scène.

Un nouveau récit pour Rabat

Avec la Tour Mohammed VI, Rabat ne change pas seulement de skyline. Elle change de statut. Longtemps perçue comme une capitale institutionnelle, la ville affirme aujourd’hui une ambition plus large. Économique, culturelle, mais aussi symbolique. La tour s’inscrit dans cette stratégie. 450 emplois directs, plus de 3 500 indirects, mais aussi une programmation artistique intégrée : près de 7 000 œuvres et objets d’art, réalisés avec la contribution de 143 artistes et artisans. Une densité qui dépasse la simple architecture pour produire un véritable écosystème. Le dialogue avec le Théâtre Royal de Rabat, signé Zaha Hadid, renforce cette lecture. D’un côté, un équipement culturel de classe mondiale. De l’autre, une tour hybride, mêlant hospitalité, économie et création. Deux projets, une même trajectoire : celle d’une capitale qui s’inscrit dans un réseau international, sans renier ses ancrages.

Dans ce dispositif, le Waldorf Astoria agit comme un levier. Il attire, mais il structure aussi. Il installe un standard, tout en proposant une alternative plus calme, plus maîtrisée, à d’autres capitales du luxe. Rabat ne cherche pas à rivaliser frontalement mais à proposer autre chose. Une forme de luxe plus silencieuse, plus ancrée, mais pleinement contemporaine. « La Tour Mohammed VI n’est pas seulement une prouesse technique. Elle est un point de bascule, insiste Leila Haddaoui, directrice de O Tower, elle redessine la ville sans la rompre, elle introduit une nouvelle échelle sans effacer les précédente ».  Et au sommet, le Waldorf Astoria incarne cette transition. Entre ancrage et projection. Entre histoire et futur. À Rabat, le regard change. Et, avec lui, la place de la ville dans le monde.