Quand le design fait récit

Quand le design fait récit

Entre artisanat ancestral, hybridations culturelles et écritures contemporaines, trois designers marocains redessinent les contours du design d’aujourd’hui. De la matière comme manifeste à l’objet comme langage, Houria Afoufou, Artsi Ifrach et Kamil Hajji incarnent une scène créative en pleine affirmation, enracinée et résolument internationale

Houria Afoufou POP BERBERE

Entre Paris, Marrakech et Casablanca, elle avance en funambule, habitée par deux géographies et une seule obsession : faire parler la matière. « J’ai toujours vécu entre les deux pays. Je ne suis jamais entrée en guerre avec la France ou le Maroc », confie-t-elle. De ce tiraillement fécond est née une écriture singulière, à la croisée de l’artisanat ancestral et d’un design conceptuel profondément contemporain. Fille d’un plâtrier marocain ayant restauré les châteaux de la Loire avec les Compagnons du Devoir et d’une tisseuse issue de la région de Doukkala, elle a grandi dans les ateliers, « les mains dans la poussière et la laine », passant ses étés au Maroc, ses hivers en France. Très tôt, la matière devient un langage, la main un manifeste.

Rien ne la prédestinait pourtant au design. Opticienne de formation, elle apprend le dessin, la rigueur, l’exigence du geste précis. « Je n’ai pas de diplôme de designer, j’ai une expérience de terrain », dit-elle sans fausse modestie. Sa trajectoire est faite de bifurcations assumées, de vies multiples, entre cinéma, hôtellerie et résidences d’artistes, jusqu’au déclic : « J’ai pris conscience, peut-être un peu tard, qu’on avait au Maroc un savoir-faire extraordinaire. Des femmes et des hommes qui travaillent avec leurs mains, et ça, ça ne sera jamais remplacé par l’IA ». Dès lors, son travail devient un acte de transmission, presque politique : intégrer l’artisanat dans l’économie de l’art et du design, rendre visibles les artisans, inscrire leurs noms au même titre que celui du designer : « Qu’un collectionneur puisse dire : cette pièce a été pensée par tel designer et réalisée par tel artisan ». 

Sa marque, Mahlem, hommage direct à son père et à cette filiation artisanale franco-marocaine, incarne cette vision « pop berbère » revendiquée par la créatrice. Une maison 100 % artisanale, pensée comme une ambassadrice internationale du design marocain, capable d’exister aussi bien en galerie que dans les intérieurs. « L’objet doit pouvoir entrer dans la maison des gens, pas seulement rester sur un socle. » Nourrie d’Arte Povera, de mémoire populaire et de poésie sociale, sa pratique donne naissance à des pièces puissantes : tapis tissés à partir de maillots de football usés, lions noirs inspirés du passeport marocain, ou encore la babouche devenue manifeste, hybride de tradition et de crampons : « Si j’avais fait une babouche seule, ça n’aurait jamais pris. Une godasse de foot non plus. C’est ma double culture qui fait sens », détaille l’artiste. Aujourd’hui représentée en galerie, elle glisse peu à peu du design vers la sculpture et l’art plastique, incarnant ce moment précis où le Maroc ne se contente plus d’inspirer : il affirme, raconte et transforme. 

ARTSI IFRACH MAISON ARTC, LE DESIGN COMME ÉCRITURE PERSONNELLE

Avec Maison ARTC, Artsi Ifrach prolonge naturellement un geste artistique déjà reconnu à l’international, tout en changeant d’échelle sans jamais altérer son regard. Après plus de dix ans à bousculer les codes de la haute couture avec des créations radicales et profondément personnelles, le créateur marocain investit aujourd’hui le design mobilier comme on ouvre un nouveau chapitre, évident. Même méthode, même obsession : chiner aux quatre coins du monde des meubles, des tissus et des objets chargés d’histoires, puis les transformer, les détourner, les recomposer pour donner naissance à des pièces uniques, à la frontière de l’art et de l’usage. « Je travaille le mobilier comme je travaille un vêtement », explique-t-il, revendiquant un rapport instinctif à la matière et au récit.

À Marrakech, dans le quartier de Guéliz, son showroom, accessible uniquement sur rendez-vous, est à son image : dense, habité, presque introspectif. Plus qu’un espace d’exposition, c’est un territoire mental, quelque part entre l’appartement d’un collectionneur et un cabinet de curiosités. Les pièces dialoguent avec des photographies ultra léchées, des textures, des souvenirs de voyage, composant un décor où chaque élément semble choisi pour ce qu’il raconte autant que pour ce qu’il montre. La patte Artsi Ifrach est partout, subtile mais indéniable. Rien n’est décoratif, tout est intentionnel. Avec Maison ARTC, il ne s’agit pas de suivre une tendance mais d’imposer une voix singulière, reconnaissable entre mille. En se lançant dans le design, Artsi Ifrach ne se réinvente pas : il élargit son vocabulaire et confirme que le design marocain contemporain s’écrit aussi depuis des trajectoires libres, culturelles et résolument audacieuses. 

kamil hajji L’ARCHITECTURE DU SENS

Chez Kamil Hajji, le design n’est jamais décoratif : il est structure, langage et pensée. Architecte, designer et chercheur formé à l’EPFL, récemment sacré Jeune Designer de l’Année aux MIDA Awards, il incarne une nouvelle génération marocaine pour qui l’objet devient un terrain d’expérimentation intellectuelle autant qu’un espace sensible. Son parcours, mené entre Lausanne, Milan, Zurich et New York, nourrit une pratique rigoureuse, nourrie de références architecturales, de mathématiques et de réflexion sociologique. Chaque pièce est pensée comme un système, où la matière dialogue avec la forme, et la tradition avec l’abstraction contemporaine.

Avec sa marque Fen, lancée en 2023, Kamil Hajji s’attaque à l’un des emblèmes les plus puissants de l’artisanat marocain : le zellige. Mais loin d’en reproduire les codes, il le déconstruit, le fragmente, le redessine. En le mettant en tension avec le bois de noyer, il compose des pièces à la fois structurées et organiques, où chaque joint, chaque rythme, chaque vide devient signifiant. Le geste est précis, presque scientifique, mais le résultat reste profondément émotionnel. Façonnées à la main par des artisans de Marrakech et de Fès, ses créations témoignent d’un savoir-faire minutieux, réinterprété à travers une esthétique épurée, influencée par le Bauhaus, les illusions d’Escher ou les géométries de l’Alhambra. Ici, les mathématiques ne contraignent pas la création, elles l’élèvent. Nombre d’or, répétitions, modules : la rigueur devient poésie. Avec Fen, Kamil Hajji crée un pont clair entre patrimoine marocain et design international, affirmant une vision où l’héritage n’est jamais figé mais sans cesse réinventé. Un design silencieux mais puissant, qui ne cherche pas l’effet, mais laisse une empreinte durable.