Jusqu’où peut aller le golf féminin ?

Jusqu’où peut aller le golf féminin ?

PAR Leïla Chik

Même semaine, même site, deux compétitions. À Rabat, la Coupe Lalla Meryem et le Trophée Hassan II coexistent dans une configuration rare à l’échelle du golf mondial. Une proximité qui, depuis plus de trente ans, installe le golf féminin dans le même cadre — sans pour autant en gommer les différences. Mais à mesure que le tournoi s’inscrit dans le temps et gagne en visibilité, une question s’impose : cette coexistence peut-elle aller plus loin ? Le golf féminin est-il en train de réellement gagner du terrain, ou atteint-il aujourd’hui une forme de maturité qui appelle une nouvelle étape ?

Au Royal Golf Dar Es Salam, à Rabat, tout semble réglé avec précision. Les départs s’enchaînent sur deux parcours distincts, le Bleu pour les femmes, le Rouge pour les hommes. Les spectateurs passent de l’un à l’autre sans rupture apparente. Les gestes sont les mêmes, la concentration aussi. Sur le papier, la scène donne l’impression d’un événement partagé. Dans les faits, elle repose sur une organisation plus complexe.

D’un côté, la Coupe Lalla Meryem, inscrite au Ladies European Tour, qui réunit chaque année un plateau de plus de 100 joueuses internationales. De l’autre, le Trophée Hassan II, aujourd’hui intégré au PGA Tour Champions, circuit des grandes figures du golf mondial. Deux compétitions, deux circuits, deux directions sportives. Mais une même semaine, un même site, et une même organisation marocaine, assurée par la Fédération Royale Marocaine de Golf et l’Association du Trophée Hassan II. Ce modèle, qui existe depuis plusieurs décennies, reste aujourd’hui encore une exception dans le golf professionnel.

Une configuration rare dans le golf international

Lancée en 1993, la Coupe Lalla Meryem s’est progressivement imposée comme l’une des étapes structurantes du Ladies European Tour. Pensée dès l’origine dans le sillage du Trophée Hassan II, créé en 1971 pour inscrire le Maroc sur la carte mondiale du golf,  elle en partage aujourd’hui le cadre, sans en être une simple déclinaison. Les deux compétitions sont organisées la même semaine, dans la même ville, parfois sur le même site, une configuration que les instances décrivent encore comme « un cas unique sur la planète golf ».

Au fil des années, la Coupe Lalla Meryem a construit sa propre visibilité. Elle accueille un plateau international dense et s’inscrit pleinement dans le calendrier du circuit féminin, avec une dotation d’environ 450 000 dollars, conforme aux standards du Ladies European Tour. En regard, le Trophée Hassan II, aujourd’hui inscrit au PGA Tour Champions, dispose d’une enveloppe plus importante, de l’ordre de 2,5 millions de dollars, reflet des structures économiques du circuit masculin. L’écart, réel, renvoie moins à une hiérarchie d’événement qu’à des modèles distincts.

Les chiffres de diffusion confirment néanmoins une exposition partagée. L’événement est retransmis dans près de 80 pays, touchant plusieurs centaines de millions de foyers selon les éditions, avec des centaines d’heures de diffusion cumulées. Une visibilité qui dépasse largement le cadre sportif. Plus qu’un simple tournoi, la Coupe Lalla Meryem s’inscrit ainsi dans un dispositif plus large : celui d’un événement international où le golf féminin ne se joue pas en marge, mais dans le même espace, au même moment, avec ses propres codes, dans une scène commune.

Le golf féminin, entre héritage et visibilité

Dans ce dispositif, la Coupe Lalla Meryem s’est imposée au fil des éditions comme bien plus qu’une simple étape du Ladies European Tour. Depuis plus de trente ans, elle a vu passer certaines des figures majeures du golf féminin international, construisant progressivement un palmarès qui raconte à lui seul l’évolution du circuit. Des joueuses comme Laura Davies, Annika Sörenstam ou encore Gwladys Nocera y ont laissé leur empreinte, inscrivant le tournoi dans une histoire globale du golf féminin. Plus récemment, une nouvelle génération est venue prolonger cette dynamique, à l’image de Nuria Iturrios, Anne van Dam ou encore Emily Kristine Pedersen, confirmant le niveau d’exigence du plateau.

Cette continuité donne au tournoi une épaisseur particulière. À Rabat, la performance ne se joue pas seulement sur une édition, mais dans une forme de transmission, d’inscription dans le temps long du circuit. Dans ce paysage, les trajectoires marocaines prennent une résonance spécifique.
Maha Haddioui, première à s’installer durablement sur le Ladies European Tour, et Ines Laklalech, première Marocaine à remporter un tournoi du circuit, incarnent cette bascule progressive.

Leur présence ne relève pas uniquement du résultat sportif. Elle participe d’une visibilité plus large, où la question de la représentation devient centrale. Mais cette dynamique reste encadrée. Le golf féminin continue d’évoluer dans un écosystème distinct, avec des niveaux de financement et d’exposition encore inégaux. La Coupe Lalla Meryem ne gomme pas ces écarts, elle les met en lumière, tout en offrant, année après année, une scène où ces trajectoires peuvent s’inscrire durablement.

Un modèle précurseur

La singularité du modèle marocain tient précisément à cette articulation. Là où, dans de nombreuses disciplines, les enjeux de parité émergent tardivement ou sous forme de revendications, le golf à Rabat a très tôt posé les bases d’une coexistence structurée. Sans discours militant ni mise en scène particulière, mais à travers une organisation pensée dans la durée. 

« Ce qui compte, c’est la régularité », soulignait auprès de Golf du Maroc en 2024 un responsable de l’organisation. Cette régularité, justement, a permis d’ancrer le tournoi dans le paysage international et d’accompagner l’évolution du golf féminin. Année après année, elle a installé une présence, créé des repères, offert une continuité précieuse, pour les joueuses comme pour le public. Le modèle s’est affiné avec le temps, notamment à travers le regroupement progressif des compétitions sur un même site à Rabat, traduisant une volonté claire de rapprochement et de cohérence. Dans ce contexte, la Coupe Lalla Meryem apparaît comme un terrain d’expression à part entière, où se sont succédé des générations de joueuses, des grandes figures du circuit aux talents émergents. Elle ne s’inscrit pas en périphérie, mais au cœur d’un dispositif international, avec ses propres enjeux sportifs, sa propre histoire et une visibilité qui s’est construite dans la durée.

À Rabat, le golf n’a pas attendu que la question de la féminisation s’impose pour s’organiser. Il l’a intégrée progressivement, par la structure plus que par le discours. Sans prétendre à un modèle parfaitement uniforme, cette coexistence installée dans le temps a contribué à faire évoluer les pratiques et les perceptions. Dans un sport encore largement segmenté, cette configuration s’impose comme un précurseur. Une manière, discrète mais tangible, de redessiner les contours du jeu, et d’ouvrir, durablement, l’espace aux joueuses. Reste à savoir jusqu’où ce modèle peut évoluer, et si cette coexistence, installée depuis plus de trente ans, est appelée à se transformer. À quel moment la visibilité partagée devient-elle un véritable rééquilibrage ?